L'arrivée des Arméniens

La communauté arménienne apparaît dans les registres du recensement à partir de 1926. 

La population martégale s'élève alors à 8876 habitants. On dénombre alors sur 2832 étrangers : 

  • 1077 Italiens,
  • 908 Espagnols,
  • 245 Arméniens, auxquels on pourrait certainement ajouter quelques-uns des 178 grecs.

On dénombre donc en 1926, 245 Arméniens, soit environ 93 familles, installées à Martigues.

Témoignage d'un martégal.

" Un certain jour s'amarra au port de Ferrières un navire de moyen tonnage bourré de pauvres gens vêtus à l’orientale : hommes, femmes, enfants. Ils paraissaient misérables, souffreteux. On les fit débarquer et on les conduisit vers les bâtiments abandonnés de l’ancienne «Caserne des Douanes» désaffectée depuis longtemps. Chaque famille s’y casa comme elle put et pendant plusieurs semaines, ces malheureux furent nourris par l’administration et la Croix-Rouge.

A la stupéfaction des Martégaux, on put voir des femmes en sarouel, portant un foulard aux couleurs voyantes sur la tête, apporter leur linge sale au bas des escaliers permettant d’atteindre l’eau salée du canal, y effectuer leur lessive et se servir du quai de Ferrières pour l’étendage. Spectacle ahurissant qui, en réalité, ne dura que quelques jours !

Mais quoique bruyants et querelleurs, ces nouveaux venus furent accueillis avec compassion. Les journaux avaient raconté leur terrible histoire. A l’école, les instituteurs avaient longuement expliqué le martyre qu’ils avaient subi. Il s’agissait de rescapés Arméniens ayant échappé au génocide organisé par le Gouvernement Turc ; la Croix Rouge les avaient dirigés sur la France.

Je les ai bien connus car nombreux furent ceux qui fréquentèrent notre bar, ouvriers de l’usine Verminck eux aussi. »

Les Arméniens arrivent à Marseille à partir de 1922.

Pour les accueillir les autorités françaises ont rouvert des anciens camps militaires utilisés pendant la première guerre mondiale.

Ils débarquent à Marseille pourvus du passeport NANSEN. Ils ont un visa du consulat général de France à Constantinople, celui-ci dûment tamponné, spécifie les conditions légales de leur admission sur le territoire national. Ils doivent se rendre dès leur arrivée à Marseille au dépôt des travailleurs étrangers, 11 rue Sainte-Claire, et s'engager à : «accepter tout emploi de manœuvre agricole ou industriel à défaut de travail dans sa spécialité ».

Bien des entrepreneurs se montrèrent intéressés. Par l'intermédiaire de leur commissaire, ils recrutèrent directement au débarquement à Marseille. Certaines entreprises ont même envoyé des agents recruteurs  jusqu'en Grèce ou dans les états du Levant pour embaucher de la main d’œuvre sur place. Les réfugiés Arméniens étaient pour beaucoup originaires d'un milieu rural, ils vont trouver des emplois précaires sur le port et dans les usines, certains arrivent avec un contrat de travail. Des contrats de travail étaient alors dressés, qui assignaient à leurs titulaires un employeur et un lieu de destination.

A partir de 1924 – 1925, les opérations furent confiées conjointement au bureau International du Travail (BIT) et à la Société Générale de l’Immigration.

Enfin les circuits de recrutement s'alimentaient aussi du bouche à oreille, gagnant rapidement les réseaux internes.

Grâce à ce moyen d'embauche de nombreux arméniens, orphelins, célibataires ou chef de famille peuvent donc rejoindre la France en toute légalité ; Ils trouvent rapidement un travail, de réfugiés politiques, ils deviennent en même temps une main d’œuvre importée.

Au débarquement des bateaux, les Arméniens passent par les douanes où leur visa est tamponné, il contient une adresse où le réfugié à l'obligation de se rendre pour son embauche.

Selon les besoins recensés ce jour-là : ils peuvent être redirigés vers les docks, les savonneries, la raffinerie de sucre de Saint-Louis et certainement vers Martigues où les Établissements Verminck, viennent de démarrer leur activité en 1923 à Croix-Sainte.

     D'autres en  possession d'un contrat, n'ont fait que traverser Marseille pour se rendre directement sur leur lieu de travail.

    Beaucoup vont s'installer à proximité de Marseille, à Gardanne, à La Ciotat et à Martigues...

    Où les possibilités de travail sont plus nombreuses.

    La question peut évidemment se poser pour les Établissements Verminck, en effet, les premiers réfugiés sont accueillis dans un camp situé sur un terrain leur appartenant : le camp Mirabeau.

    Les passagers du Tourville avaient été hébergés à titre provisoire dans le camp Mirabeau.

    Dans un courrier adressé au Préfet des Bouches du Rhône du 2 novembre 1923, les Établissements Verminck précisent «  qu'ils mettent à disposition leurs terrains de Mirabeau qui sont à la vente, pour accueillir les réfugiés Arméniens, tant qu'ils ne seront pas vendus. »

    Au passage, ils précisent également « qu'ils se dégagent de toutes responsabilités dans le cas d'accident résultant de cette occupation ».

      Dans un nouveau courrier du 29 mai 1924, ils avertissent le préfet qu'ils sont obligés pour terminer un bâtiment de leur usine de Croix-Sainte, de prendre les charpentes qui couvrent l'ancien bâtiment des douches.

      On peut facilement imaginer, qu'au passage l'huilerie Verminck, a pu bénéficier de l'embauche de cette main d’œuvre.

      Les martégaux du camp Oddo. 

      Grâce aux registres conservés et numérisés par l'Association ARAM, j'ai pu relever une trentaine d'Arméniens signalant au moment de quitter le camp Oddo, la mention de Martigues et même de Verminck. Le relevé des Arméniens quittant le camp Oddo pour Martigues permet de faire quelques remarques : Ils quittent tous le camp pour Martigues entre avril 1924 et septembre 1926. Si dans l'ensemble, les familles quittent le camp et arrivent à Martigues ensembles, on constate qu'il peut parfois s'écouler près d'une année pour qu'un membre d'une même famille en rejoigne un autre, c'est le cas pour les 2 frères Apoyan. Le premier arrive le 5 janvier 1925 à Verminck et son frère le rejoint en décembre.

      Pour la famille Kevorkian, c'est le fils de 14 ans qui arrive le premier en janvier 1925, son père le rejoint en avril, sa mère et sa sœur arriveront en juin.

      Pour la famille Barbizbanian, les parents arrivent en juin à Martigues, leur fille de 10 ans les rejoint en juillet.

      Mais revenons aux données collectées à partir du registre du recensement de 1926 et à ce qu'elles nous montrent ?

      Les hommes travaillent essentiellement à l'huilerie-savonnerie Verminck, comme journaliers et comme manœuvres. (PHOTOS 3). Et ils sont logés à la cité Verminck, ce qui peut être confirmé par les témoignages nous racontant également qu'ils étaient logés à la citéhaute de Croix-Sainte.

      Le démarrage de l'activité de l'usine Verminck en 1923 a doublé la population étrangère à Martigues.

      L'effectif exact des employés de l'usine n'est pas connu, il oscille entre 700 et 800 employés. Cette imprécision est liée au fait qu'un certain nombre d'embauches se font quotidiennement en fonction de la demande de l'usine. Parmi ces ouvriers la main d’œuvre étrangère domine. Les Établissements Verminck emploient 92 % d'étrangers, des italiens, des espagnols. Les Grecs et les Arméniens sont minoritaires. Ils représenteraient 12 à 14 % des employés de Verminck.

      Mais sur les 245 arméniens installés à Martigues, en sachant que nous avons 94 femmes et 151 hommes, auxquels on peut enlever les enfants en bas-âges : sur 110 arméniens actifs 102 travaillent à Verminck, soit 92,7 % . (PHOTO 4)

      Le recensement

      Le recensement nous permet également d’appréhender la répartition géographique des Arméniens que le territoire martégal.

      Dans le quartier de l’île

      Sur 121 Arméniens 57 travaillent à Verminck : 31 journaliers et 26 manœuvres. On trouve tout de même et notamment rue de la République :

      • un coiffeur,
      • un épicier,
      • un logeur, (qui loge 8 Arméniens)
      • un tailleur, rue de L’École Vieille
      • un électricien, rue Capoulière
      • un deuxième logeur, rue des Cordonniers, qui comme le précédent ne loge que des Arméniens, (18 Arméniens). - 30 Arméniens logent rue Galinière.

      Dans le quartier de Jonquières

      4 sur les 13 arméniens recensés travaillent à Verminck, dont une femme de chambre, un journalier et 2 manœuvres.

      3 familles habitent Traverse du Figuier, et une famille, Traverse de la Joliette.

      Dans le centre-ville de Ferrières

      Sur les 37 Arméniens, 14 travaillent à Verminck, 13 manœuvres et un journalier. 31 habitent rue du peuple.

      À Croix-Sainte et dans la banlieue de Ferrières

      Sur les 74 Arméniens habitants Croix-Sainte 27 travaillent à Verminck : 9 journaliers, 15 manœuvres, 2 menuisiers, 1 chef mécanicien.

      On trouve aussi à Croix-Sainte un forgeron et un boulanger arménien. 43 sont logés à la Cité Verminck et 27 à Croix-Sainte.

      C'est dans le quartier de l’Île et de Croix-Sainte que les Arméniens ont trouvé à se loger. Ils se rassemblent souvent dans la même rue, la rue du peuple à Ferrières, la rue Galinière à L’Île. Il existe des logeurs, certainement pour les célibataires.

      Mais le fait le plus marquant reste l'embauche à Verminck. 

      Alors que les femmes travaillent peu à l'extérieur, elles sont certainement cantonnées dans des travaux à domicile, peu visibles et rarement déclarées, les hommes trouvent à s'embaucher comme manœuvres ou comme journaliers  à Verminck. A Martigues, une seule arménienne est recensée comme travaillant. Elle est femme de chambre à Verminck.

      Il semble bien que Verminck ait profité de l'arrivée de ces étrangers sans emploi pour recruter une main d’œuvre à bon marché. 

      Le préfet des Bouches du Rhône dès août 1924 attire l'attention du gouvernement  sur la situation du camp Oddo. Le ministère multiplie les pressions, il va jusqu'à proposer le retrait de la Carte d'Identité  de tout individu  qui refuserait un travail proposé hors de Marseille. Les réfugies Arméniens n'avaient pas le choix, ils devaient travailler, ils ont certainement été contraint à rejoindre Martigues pour travailler dans l'huilerie savonnerie qui s'installait.

      Un nouvel espace urbain : le quartier de Croix-Sainte.

      L'implantation de l'usine à l'écart du centre-ville de Martigues, donne naissance à un nouveau hameau, celui de Croix-Sainte car la main d’œuvre, abondante, venue pour travailler, doit se loger. Il est donc impératif de construire une cité ouvrière en même temps que l'usine. Elle est édifiée sur le domaine appartenant aux établissements Verminck. (PHOTOS 5)

      La répartition des travailleurs au sein de ces citées ouvrières de Croix-Sainte se fait de manière hiérarchique et en fonction de l'origine de chacun.

      Les ouvriers d'origine immigrée sont logés dans la cité-haute appelée aussi «le Maroc».  Ce nom est donné par les employés à cause de la tenue vestimentaire de ses habitants, des maghrébins, essentiellement des Algériens, des ouvriers sans qualification  vivant loin de leur famille, c'est cette cité qui accueille également les Arméniens célibataires. On retrouve également ces derniers dans la cité-basse, située au vallon du Pauvre Homme, où la surface des logements plus importante permet aux ouvriers de vivre en famille.

      Les communautés sont peu mélangées au sein de l'usine et de l'habitat, ce qui ne favorise pas l'intégration. Mais tous les témoignages vont dans le même sens, il n'y a pas de racisme à l'usine et toutes les communautés vivent en harmonie.

      En juin 1928 on enregistre une cessation de travail aux usines Verminck : 245 ouvriers Algériens, Arméniens, Italiens et seulement trois Français demandent que leur salaire qui est en moyenne de 22 francs par jour soit porté à 25 et 30 francs, les pourparlers s'établissent avec la direction et l'accord est trouvé soit de 25 francs de salaire moyen par jour.

      L'installation de Verminck a profondément marqué le paysage et les mentalités martégales. Elle a contribué à l'essor de ce petit village de pêcheurs, à l’intégration de travailleurs de nationalités multiples venus du pourtour méditerranéen, et très certainement à l'intégration des arméniens à Martigues.

      L'origine des Arméniens de Martigues

      Grâce au recensement, on peut également connaître l'origine géographique de certains de ces réfugiés, dont la plupart viennent de Kharpout, Brousse, Sivas situés dans la turquie actuelle.

      Kharpout

      Kharpout a été construite par les premiers rois d'Arménie, c'est une province d'Elazig, dans la région de l'Anatolie orientale.

      Avant le génocide 575 300 personnes habitaient le Vilaiyet de Kharpout.

      174 000 Chrétiens, dont 168 000 Arméniens, 5000 Syriens, 1000 Grecs

      Elle est entourée d'une puissante chaîne de montagnes élevées. Kharpout était un centre important pour la culture de la soie, à cause de son climat et de ses vastes champs de mûriers.

      Brousse, Bursa

      Bursa est une ville du Nord-Ouest de L'Anatolie, sur le versant NordOuest des montagnes dans le sud de la région de Marmara.

      L'aristocratie grecque et arménienne y résidaient en villégiature. Bursa s'est longtemps distinguée comme centre de tissage réputé. Dans ses filatures sortaient des magnifiques étoffes, destinées au palais de Topkapi, cafetans de cérémonies, brocards, et velours de soies.

      Sivas

      Ville d'Anatolie centrale, Nord-Ouest de la Cappadoce (Arménie occidentale). Durant le génocide, de nombreux convois de déportés partirent de Sivas en direction du sud vers les camps de Kangal, Malatya ou les déserts de Syrie et de Mésopotamie. Les Arméniens constituaient la majeure partie de la population de la province de Sivas, commerçants, négociants, artisans....

      Keskin

      Keskin est une ville de la province de kiikkale, Anatolie centrale

      Keskin Denek, Maden, ville du Vilayet d'Ankarra, à une centaine de kms d'Ankarra. Région d'élevage et d'agriculture : blé, orge, pois chiches.

      On peut également s'intéresser aux dénominations des nationalités dans le recensement, c'est pour ça qu'il n'est pas toujours aisé d’appréhender cette communauté, parfois originaires de Turquie, de l'Empire Ottoman, de Grèce, du Levant. Dans le registre de 1931, il ne reste que 16 arméniens, par contre la proportion des turcs a augmenté, sont-ils devenus Français ou Turc ? Ont-ils quitté Martigues, la crise des années 1930 a-t-elle touchée Verminck, qui est mise en faillite en 1936.

      S'intéresser aux prénoms peut également révéler la multitude de références  des Arméniens. Une femme pouvait s’appeler : Marie, Virginie, Bazzar, Kelfian, Odabachian, Oglura, Maryam... un homme : Minas, Kevork, Charles, Valentin, Mairéni,  Guirogos, Aghvni...Agop, Manouk, Artin, Thomas, Paul, Jean ...

      Les prénoms que l'on trouve dans les registres du recensement ont plusieurs origines : chrétienne, arabe, perse, turque, grecque, caucasienne. Ces listes reflètent bien le mélange de la société Ottomane. Mais on peut aussi remarquer que les prénoms dans les fratries  évoluent, pour les enfants qui sont nés après leur arrivée en France. Les prénoms arméniens sont souvent abandonnés. Est-ce un choix ? On peut signaler que l'administration refusait bien souvent à l'époque d'inscrire sur les registres des naissances un prénom extra-européen.

      Pour beaucoup d'Arméniens, d'origine rurale, l'arrivée à Martigues fut vécue certainement comme une brutale entrée à l'usine, ils ne devaient rêver que d'en sortir. Et si on regarde les registres du camp Oddo, qui donne comme les registres du recensement la profession, on peut remarquer que les réfugiés arméniens, ne travaillaient pas à l'usine dans l’empire Ottoman, mais qu'ils étaient plutôt agriculteurs ou artisans modestes, la couture et le travail à domicile sont les domaines privilégiés des femmes. Parmi les hommes, il y a des cordonniers, des tailleurs.

      Sources :

      • Registres du recensement 1926 et 1931 de Martigues, ACM
      • Registre du Camp Oddo, ARAM
      • Témoignages d'Arméniens de Martigues
      • Emile Témime, Migrance, TOME 3
      • Magalie Boureau, Une Histoire industrielle : Les Établissements Verminck à Martigues (1920 – 1936), mémoire de Maîtrise, 2001
      • Anouche Kunth « Vu au débarquement. Marseille » Le refuge des arméniens en France dans les archives de l'Ofpra (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), OFPRA, 2010